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Hélène et les garçons, une sitcom trash comme jamais!

Sida, tentative de viol et battes de baseball : plongée dans le dark side d’« Hélène et les garçons »

L'école de la rue

© Baril Pascal/ABACA

Chaque mois, « Vanity Fair » revient sur un épisode culte de série. À l’honneur cette fois-ci, le final d’« Hélène et les garçons » dont la scène de bagarre vaut tous les nanars.

Au jeu du « ça se finit comment déjà ? », les fictions AB Productions en surprendraient plus d’un. D’Hélène et les garçons, par exemple, les enfants des années 90 se remémorent les virées interminables « à la cafet’ » et les confidences de chambre. Bref, les scènes plantées dans les quatre décors – n’oublions pas le garage à musique et la salle de sport – de ce monde parallèle où les examens et le travail n’existent pas. Ce dont les spectateurs se souviennent moins, en revanche, ce sont les bagarres, la drogue, le sida, et tous ces thèmes que la série a fini par aborder avec sa finesse d’anthologie. Bienvenue dans la face sombre d’Hélène et les garçons.

L’Odyssée du lisse

Après une apparition remarquée dans Premiers Baisers, le personnage d’Hélène a droit en 1992 à son propre spin-off. À la manière d’un Marvel prenant aujourd’hui d’assaut les salles de cinéma, l’univers partagé d’AB Productions fait alors les beaux jours de TF1 avec ses intrigues palpitantes : Hélène va-t-elle choisir Nicolas ou José ? Johanna finira-t-elle par se faire aimer par son Cri-Cri d’amour ? Les enfants s’émerveillent devant ces bluettes – la majorité des fans ont entre 4 et 14 ans -, tandis que leur post-soixante-huitard de parents sont outrés par autant de mièvrerie. Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls à s’inquiéter de la lobotomisation des jeunes (l’avenir leur prouvera le contraire, les trentenaires d’aujourd’hui étant tout à fait sains d’esprit), les médias aussi pointent du doigt ces séries « culcultes » déconnectées du réel. « Ils vont tout droit vers la réussite individuelle dans un monde sans guerre, sans parents emmerdeurs, sans drogue, sans sida, sans chômage, sans profs, sans extérieurs, sans banlieue, sans voyages, sans avenir », écrivait le mensuel Les lettres françaises en 1993. Le fond de commerce est sans conteste la sentimentalité : « Jean-Luc Azoulay était très inspiré par les années 60, les yéyés et la période pré-féministe », explique Dominique Pasquier, chercheuse au CNRS et auteure de La Culture des sentiments : l’expérience télévisuelle des adolescents.

Space cake et bad trip

Confronté à ces critiques, le co-fondateur d’AB Productions défend sa conception très particulière de la petite lucarne : « Il répondait à l’époque que les gens ne voulaient pas voir les problèmes de la vraie vie à la télévision », explique Alexis Houël, créateur du site La Sitcomologie. 200 épisodes de « m’aime-t-il ou pas ? » plus tard, le producteur revoit un peu sa copie et se prend pour Aaron Spelling. Les États-Unis ont eu la controversée première fois entre Brenda et Dylan dans Beverly Hills, la France, l’affaire du space cake d’Hélène. Archétype du producteur véreux aux cheveux gominés, Thomas Fava drogue en effet l’étudiante à son insu, après lui avoir fait du chantage affectif en révélant avoir le sida. Préoccupations sociétales et ambiance mièvre ne faisant pas bon ménage, on a droit à des perles du type : « Fais attention Nicolas, si tu me tapes, je vais saigner. Je te rappelle que je suis séropositif. »

Si Dominique Pasquier y voit une tentative de séduire un public plus âgé à des fins publicitaires, selon Alexis Houël, il s’agit plutôt d’un pied de nez aux détracteurs et à l’intelligentsia parisienne : « Jean-Luc Azoulay a toujours eu un côté très provocateur. Il avait utilisé une chanson des Musclés pour attaquer Antoine de Caunes et l’esprit Canal. Il avait conscience des réactions qu’il allait susciter avec cette intrigue. » En effet, c’en est trop pour TF1 qui préférait l’époque des gentils bécots sur le canapé et les scènes de ménage entre Johanna et Cri-Cri d’amour. La chaîne censure la diffusion française de ces épisodes, au grand dam des spectateurs : « Bien sûr que TF1 aurait dû diffuser les épisodes où Hélène était droguée. Ce n’est pas Dieu. Elle n’a pas que des qualités, elle a aussi des défauts », se plaindra dans Télé Star une lectrice très remontée, rappelle La Sitcomologie.

L’arc final – la tentative de viol sur la cleptomane Taxi par les membres d’un groupe de musique appelé Les Garçons – sera aussi sacrifié. Et pourtant, cet épisode est loin d’être une anomalie : « Elle subit ce qui arrive souvent aux filles de mauvaise vie dans les séries AB Productions. Avant elle, Nathalie (l’archétype de la peste et personnage féminin à la sexualité la plus affirmée, NDLR) aussi avait été victime d’une tentative de viol », affirme Alexis Houël. Ce qui lui vaudra d’ailleurs d’être culpabilisée par José : « Mais tu ne les aurais pas un peu provoqués ? », lance-t-il avant – quand même – de venger son honneur avec ses amis. Des hommes, des vrais.

Donner du poing

Dans Hélène et les garçons, les filles se doivent de ne pas être trop aguicheuses et de rêver au prince charmant dans leur chambre rose. Les mecs, eux, roulent des mécaniques et ne jurent que par la loi du talion. Accusé par Eric Zemmour en 2014 d’avoir contribué à « la féminisation de la société » avec ses sitcoms, Jean-Luc Azoulay niera dans Les Inrocks en prenant comme contre-exemple la propension de ses personnages à « se disputer » et à cogner leurs ennemis. Une façon pour les musiciens d’exprimer (grotesquement) leur virilité et, pour les scénaristes, de résoudre facilement un conflit avec un accès de rage et une guitare fracassée.

En apprenant l’agression de la jeune femme, Nicolas – qui a fait « l’école de la rue » – sort tout naturellement des battes de baseball de son placard, avant d’organiser un conseil de guerre avec ses acolytes : le rebelle – on le reconnaît à sa queue-de-cheval – brandit un poing américain, tandis que la mauviette – on la reconnaît à ses lunettes cassées – demande une arme moins lourde. Tout ce beau monde finit par se bagarrer avec le camp ennemi, bagarre qui consiste à se rouler par terre et à donner des coups-de-poing dans le vide, avant l’arrivée providentielle des filles… Et le happy end de rigueur – c’est connu, quelques cours de yoga suffisent à effacer le traumatisme d’une tentative de viol – permettant à la série de renouer avec son habituel optimisme.

Si « Le Dénouement » a été diffusé en Belgique et en Suisse, et n’est toujours pas disponible sur la chaîne YouTube des séries AB, les spectateurs français devront attendre le 5 août 2004 pour découvrir cette perle sur AB1. Quatre ans plus tard, la scène de la bagarre ressurgit sur le web comme seul vestige de ce chapitre improbable, faisant même l’objet d’un détournement sur un morceau de Justice.

Une anomalie à l’époque, mais qui sera annonciatrice de l’évolution des fictions AB Productions : prise d’otages et autres rebondissements abracadabrantesques sont aujourd’hui monnaie courante dans Les Mystères de l’amour. De la cafet’ à la thug life.

NORINE RAJA

Journaliste culture chez Vanity Fair.fr
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