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Des planches de skate des années 80 devenues oeuvre d’art.

Ma madeleine de proust ? les planches de skate des années 1980

À l’occasion du Luxembourg Art Fair 2018, l’artiste et fondateur du Nouveau Réalisme, Gérard Deschamps, exhume des vieux skates de supermarché pour en faire de l’art

Quand on a 11 ans et qu’internet n’existe pas, l’endroit où l’on découvre pour la première fois des skates, en vrai, c’est au supermarché. Pour moi et des centaines d’autres, ce fut à Montlaur, ou Mammouth, je ne sais plus trop, en tous cas aussi loin que me permettait d’aller les courses parentales depuis la Cité Les Narcisses à Lattes (34). Improbable prescripteur d’un temps où le mot « Supreme » désignait une conserve de poulet, l’importateur générique de skate Holy Sport ne se rendra sans doute jamais compte de son influence sur notre génération. Malgré leur pauvreté créative, les graphismes imprimés aux dos de ses planches faisaient rêver les ados. Zombies fluo, amorces de graff, squelettes piqués à Iron Maiden… Ces boards bon marché, franchement inskatables, réalisées à la chaine en Chine, ressurgissent aujourd’hui comme les reliques de nos adolescences en province.

Je ne l’ai su que bien plus tard mais cette féerie visuelle n’était en fait qu’un assemblage vite torché d’influences (magie du mood board d’agence !) plagiées à quelques détails près, pour s’assurer d’éviter les foudres des avocats. Voir ci-dessous : à droite, la vraie planche Mike Vallely “Barnyard” de 1991 (art par Marc McKee) et à gauche sa version supermarché made in China de 2015.
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Presque trente ans de skate plus tard, après avoir fui le supermarché pour me consacrer au vrai skateboard – dont les planches ont été dessinées par des graphistes comme Sean Cliver, VCJ, Jim Phillips, Todd Francis ou Ben Horton – me voici devant une bien gênante madeleine de Proust : resurgies des Mammouth (ou était-ce des Montlaur?) d’antan, régurgitées par quelques brocantes des années 1990, les revoici, ces boards « merdex » – « merdex » est le doux nom dont ces planches de supermarché ont hérité.

Vissées entre elles en panoplies consanguines, présentées comme des oeuvres, accrochées comme des tableaux. Le légendaire Gérard Deschamps – l’un des fondateurs du Nouveau Réalisme dans les années 1960 – expose cet hiver 11 montages de planches merdex à l’occasion du Luxembourg Art Fair 2018, qui aura lieu du 6 au 9 décembre.

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Pour l’artiste de 81 ans désormais réfugié dans le Berry, il y a une suite logique à tout ceci. Un rappel historique et biographique s’impose : peintre autodidacte abstrait voire tachiste, Deschamps rejoint le mouvement d’avant-garde des Nouveaux Réalistes (Arman, Hains, Klein, Tinguely, César, Niki de Saint-Phalle, Christo etc) dès son retour de la guerre d’Algérie, en 1961. Le Nouveau Réalisme s’ancre dans le réel pour témoigner de la coexistence entre les hommes et les choses qui les entourent, en exposant des objets (lambeaux d’affiches, tissus, éléments du quotidien…), portant les traces d’une utilisation, d’une dégradation. Deschamps s’illustre au début des années 1960 par ses panoplies de chiffons et dessous féminins. « Si c’était provocant, les petites culottes ? Oui, j’ai eu quelques ennuis mais je savais ce qui m’attendait, explique-t-il au téléphone, je ne suis pas complètement con ! Ma démarche était moitié esthétique moitié anti tabou. C’était un art contemplatif où l’on trouve des choses toutes faites, un genre de street art avant l’heure. »

Deschamps adore travailler avec des badges de signalisation fluorescents et des couleurs vives, semblables à celles que l’on trouve sur des jouets gonflables. Il est un grand fan des eighties, de surf, et de planche à voile, des « objets de mobilité et de jeu » qu’il aime par dessus tout recycler. « Bien au-delà des limites dans lesquelles on a voulu circonscrire l’histoire du mouvement, explique le critique Huitorel dans la préface du bouquin Deschamps,Deschamps est celui qui a le plus revendiqué et mis en œuvre le strict respect de l’esprit et des procédures du Nouveau Réalisme : un art du regard et du prélèvement. » Le traqueur de couleurs et d’objets du quotidien a fini par croiser le skateboard pile dans sa période dite « Fluo Flash Fun », celle des années 1980, exécrée par les puristes.

« Je suis trop vieux pour monter dessus mais ce qui me parle, c’est la mobilité. » Pour la série d’oeuvres qu’il présentera au Luxembourg Art Fair, Deschamps a « écumé les brocantes » à la recherche de vieux skates – forcément, que des « supermarket skates » – qu’il a ensuite rassemblés en quelques panoplies. Prix moyen pour une oeuvre : entre 6 et 8000 euros. Chez les skaters, ça tousse gras : pas facile de voir les planches Merdex si banales, si savamment honnies, si traumatisantes, même pas dignes de faire du bois de barbecue, se vendre avec trois zéros de trop. De quoi en tous cas relancer l’éternel débat sur l’appropriation dans l’art (Richard Prince : génie ou dernière des feignasses?).

La provocation a encore une fois réussi son pari, celui de provoquer le débat dans des cercles de skateurs qui n’ont d’yeux que pour des planches dites nobles. Celles que l’on retrouve dans le bouquin Agents Provocateurs – 100 Subversive Skateboard Graphics. Pour Deschamps, la vérité est ailleurs. « Sur ce que vous appelez des planches de supermarché, il y a des trucs très violents comme des fusées spatiales, des requins prêts à mordre, se justifie-t-il. Il y avait un effort de design incroyable dans ces trucs-là, à la différence par exemple du design auto, où toutes les bagnoles se ressemblent un peu. Là, on a vraiment du mouvement dans le design. Je suis très contemplatif de ces choses. »

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